Trois jours plus tard Bruine se risqua enfin à sortir. Elle n'avait plus le choix de toutes façons puisque son stock d'infusion était épuisé. Accoudée au chambranle de la porte d'une échoppe, elle regardait son fournisseur habituel qui préparait son paquet.
Le nain Roufrack Ogrebane, honnête commerçant, s'était porté à son service, s'il on peut dire, quand elle était revenue en ville, après le fracassement. Bruine à ce moment là avait été assez gênée, et puis finalement elle s'était habituée à la présence de cet "aide de camp" à ses côtés. Le nain lui avait juré fidélité en mémoire de son père qu'elle avait sauvé pendant la guerre, et elle n'était pas en mesure de refuser l'aide de quiconque. Elle consommait déjà ces infusions régulièrement. Roufrack, bien que fermement opposé à ce genre de pratique, lui fournissait cependant ce dont elle avait besoin, mais elle ne savait pas pourquoi.
Ensuite elle s'était tenue cloîtrée chez elle, Roufrack venait la voir discrètement parfois, pour lui amener du papier aussi. Et puis au retour de Brekilien, il avait espacé ses visites…
Sans un mot le commerçant lui remis un paquet, il était attristé de voir ainsi la "Capitaine" - c'est ainsi qu'il l'appelait en référence à son grade dans l'armée de Qeynos - se ruiner la santé. Bruine enfourna le tout dans sa besace qui ne la quittait pas.
- Je n'ai pas pu emporté d'argent avec moi, mais si vous voulez vous pourrez en trouver à l'Auberge du Rameau à la place habituelle. Fit-elle.
- Pourquoi n'êtes vous pas venue me trouver quand vous êtes partie ? Vous savez bien que je vous aurais trouver un endroit sauf ou vous auriez pu emporter vos affaires…
Roufrack n'était pas parvenu à déguiser son ton de reproche, et Bruine s'en rendit compte. Elle se demanda un instant s'il était offusqué qu'elle n'ait pas recouru à ses services plutôt qu'à ceux de Kylion…
Elle sourit tristement et dit :
- Avez vous eu récemment la visite d'une elfe des bois richement vêtue, d'une grande beauté, le regard clair et des manières un peu apprêtées ?
- si fait, répondit Roufrack. Elle m'a demandé si je pouvais lui fournir un anti-douleur puissant. Je lui ai répondu que je n'étais pas herboriste.
- C'est elle que je fuis. Lui confirma Bruine en se dirigeant vers la porte.
Le nain secoua la tête d'un air désolé.
- Ma Capitaine…
Arrivée sur le palier, elle se retourna avant de sortir.
- Je ne porte plus ce titre depuis plus de 10 ans, Ogrebane. Fit elle doucement. Appelez-moi Bruine plutôt puisque vous vous dites mon ami.
Elle sortit sans attendre la réponse du nain, et longea les murs de la ruelle. La nuit tombait à peine et les ombres portées par les lumières de la ville, encore faiblement allumées, lui permettrait de se rendre discrètement chez Kylion.
Le jeune humain l'avait littéralement harcelée de questions. A ces yeux il n'était qu'un gamin, et pourtant elle sentait en lui le souvenir de l'humain qui s'était occupé d'elle enfant. Malgré son jeune âge Kylion s'était révélé très calme et posé, quoiqu'un peu sec. Et intraitable aussi, au sujet de ses infusions répétées, notamment. Bruine devait quitter sa cachette bientôt car la cohabitation s'avérerait rapidement impossible.
Elle s'était arrangée pour lui donner le moins d'informations possible, ce qui avait partiellement apaisé la curiosité du jeune homme :
" Un agent de D'Lere est en ville, il me cherche. Il veut récupérer un artefact qui est en ma possession. Je n'ai jamais réussi à le faire fonctionner ni même à déterminer à quoi il servait, mais dans le doute je ne veux pas qu'il tombe entre des mains ennemies."
Kylion avait examiné l'objet et ne lui avait rien trouvé de particulier, pas plus que tous les experts qu'elle avait déjà consultés. Bruine avait obtenu ce petit bijou d'une façon tellement étrange qu'elle ne parvenait pas à accepter que ce put être seulement ce à quoi ça ressemblait : une larme de verre translucide, montée sur une chaînette dorée. Et le fait que sa mère cherche à obtenir l'objet la confortait dans son idée.
Bruine espérait sans y croire que sa mère se lasserait de la chercher et qu'elle quitterait la ville. Malgré toutes les drogues qu'elle pouvait ingurgiter, elle savait qu'elle devrait affronter sa mère un jour ou l'autre, et elle savait qu'elle y perdrait probablement la vie. Mais pour de bon cette fois.
27 avril 2006
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