Brekilien se remémora son entrevue avec Aredhel. Il la trouvait fort belle, bien que d'un siècle son aînée, et son regard emprunt d'une certaine cruauté excitait sa curiosité. Il n'avait rien dit de Bruine que sa mère ne sut déjà, lui semblait-il, mais sachant les rapports houleux qu'elles entretenaient toutes deux, il avait préféré s'en tenir là. Promettre de veiller sur son amie ne lui coûtait pas bien cher puisqu'il le faisait déjà. Aredhel devait le savoir. Ils avaient prévus de se revoir rapidement...
Assis sur l'unique chaise devant l'unique table de la pièce, il lisait distraitement les pages qu'il avait fini de rassembler. Il tentait à chaque fois d'y mettre un peu d'ordre, mais c'était peine perdue. L'écriture de Bruine, minuscule et irrégulière, était parfois complètement illisible. Il se contentait de trier ce qu'il parvenait à déchiffrer, faisant des tas sur le sol.
Les volets de la chambre étaient toujours clos, et quelques bougies se consumaient, posées sur le sol à quelques pas de lui, qui éclairaient presque suffisamment pour ses yeux d'elfe.
Il jeta un regard bref en direction du lit. Seule sa main dépassait, posée sur le sol. Ses doigts s'agitaient. Bruine dormait sous le lit, recroquevillée comme animal blessé. Sa respiration était forte et irrégulière, elle devait encore faire un cauchemar.
L'elfe des bois se dirigea vers le lit et se pencha pour la voir mieux. Comme il approchait, Bruine ouvrit de grands yeux. Il cru d'abord qu'il l'avait réveillée et allait s'en excuser. Il lui tendit la main pour l'aider à s'extraire de dessous le lit. Mais elle ne le vit pas. Elle dormait encore.
Il la vit ouvrir la bouche en grand, les yeux écarquillés, et un cri muet le traversa comme une onde. La terreur se lisait sur son visage.
Bruine, toujours perdue dans son rêve, se débattit comme une furie alors que Brekilien tentait de la réveiller. Doucement d'abord, en l'appelant. Mais comme elle s'agitait d'avantage, il finit par la tirer franchement de sa cachette pour lui jeter de l'eau au visage. Enfin elle s'éveilla en sursaut, suffoquant quelques instants, alors que tremblante, elle revenait à la réalité.
L'expression de Bruine à cet instant le projeta tout à coup dans ses souvenirs, quand pour la première fois, jeune homme, il avait rencontré cette gamine échevelée. Il avait rit suite à une question étrange qu'elle avait posée, elle s'était mise en colère... Que de chemin parcouru depuis, pour lui et pour elle.
Mais l'heure n'était pas à la rêverie, Bruine, maintenant blottie dans ses bras, tremblait toujours. L'elfe sauvage s'assit plus confortablement sur le sol, et pris son amie dans ses bras. Il attendit qu'elle se calme pendant un moment.
- Que t'est il arrivé petite sœur ? finit il par demander.
- La peur. Répondit elle simplement. Seulement la peur.
Ils restèrent tous deux ainsi perdus dans leurs pensées un long moment. La respiration de Bruine se fit plus calme et enfin elle décida de bouger. Elle se leva, marchant sans les voir sur des parchemins, et se dirigea vers un malle en bois qui lui servait de desserte. Elle s'assit devant en tailleur, et sans un mot se mit à manger distraitement le morceau de formage et les fruits qui y étaient disposés. Elle fit chauffer de l'eau, et y jeta hâtivement quelques herbes. Brekilien la regarda faire, il se rendait bien compte qu'elle avait encore perdu du poids, son visage était émacié, elle manquait de sommeil, et ne s'alimentait pas suffisamment. L'odeur âcre des herbes qui infusaient ne laissait aucun doute sur la nature des produits qu'elle ingérait pour rester éveillée et fuir ses cauchemars.
Toujours silencieux, Brekilien quitta la chambre. Bruine ne leva même pas les yeux de son assiette, fuyant son regard. Du coup le rôdeur n'osa pas poser d'autres questions. Lui et elle avaient encore quelques secrets qu'ils n'avaient pas échangé. Les siècles passés ne les avaient pas ménagés l'un comme l'autre, mais le temps de la confidence n'était pas venu.