Quelques mois plus tard, je revis Cicinto qui avait la permission de sortir pour la première fois. Il avait été sévèrement puni par son mentor, et ne pouvait dorénavant sortir que rarement. Nous étions heureux de nous retrouver, et mon ami m’avait terriblement manqué. L’histoire du Minotaure était pour nous un mauvais souvenir, et nous ne considérâmes pas la malédiction avec sérieux.
Nous organisâmes alors une expédition à Kaladim, car j’avais toujours voulu visiter cet endroit, et Cicinto était véritablement féru de culture naine. Il nous tardait donc de nous y rendre et de découvrir les secrets que les nains cachaient aux yeux des voyageurs étrangers dans leurs tunnels.
La ballade eut lieu quelques jours plus tard, Cicinto, en élève appliqué, était parvenu à restaurer la confiance de son mentor, et avait réussi à lui arracher quelques semaines de permission. Le chemin était long, aussi avais-je préparer abondance de rations et de matériel pour l’expédition…..
Les alentours de Kaladim n’étaient pas trop dangereux. Comme j’avais vécu plusieurs années près du port, au Sud Ouest de la ville, j’avais profité des semaines passées pour faire des repérages en même temps que je cherchais la maison de mon enfance. J’avais plus ou moins repéré la zone, et Cicinto était envieux de m’aider dans mes recherches. Ainsi nous avions prévu de faire un détour sur le chemin après notre visite en ville, pour voir si nous ne la trouvions pas. De Ak’Anon à Kaladim, la route était déjà tracée et souvent fréquentée, nous partîmes donc sereins et le cœur léger.
Notre visite dans la citée naine fut fort agréable, et tout se déroula comme prévu. Cicinto ne tarissait pas d’anecdotes sur l’histoire de la ville et de ses habitants, sa passion pour l’histoire des peuples était communicative, et nous engagions la conversation avec tous ceux dont nous croisions le chemin. Nous fûmes extrêmement bien accueillis et notre séjour fut pour nous un véritable enchantement.
Il fallu rentrer, et nous quittâmes nos nouveaux amis pour reprendre notre route.
Sur le chemin nous ne parvînmes pas à retrouver la maison de mon enfance. Alors que nous quittions les alentours du port pour retourner à l’Est en direction du Haut-Faydark, un squelette nous attaqua. Le combat fut bref, et le squelette s’effondra à nos pieds sans que je sois blessée. Cependant, Cicinto avait mal dévié la dernière attaque, et une légère estafilade perlait du sang sur son avant-bras. La nuit allait tomber, et nous installâmes notre campement sur le lieu même. Je fis un petit pansement à mon ami, et comme je préparais notre repas, ainsi que nous faisions toujours, il s’installa pour méditer et prier. Tout à coup je le vis s’effondrer à la lumière du feu qui crépitait. Je me précipitai vers lui et le trouvai inconscient, très pâle et fiévreux. Je fis ce que je pus pour le maintenir dans un état de demi conscience, mais la fièvre montait vite, et la peur de le perdre monta en moi comme je me souvenais tout à coup de la malédiction. Toute la nuit durant, je le veillai et l’obligeai à lutter contre le mal qui l’avait atteint. Au petit matin, Cicinto était dans un tel état de fatigue et de fièvre que je décidai de partir vers le port trouver du secours. Je l’enveloppai dans une couverture bien chaude, ravivai le feu, l’obligeai à boire autant que possible, et me précipitai vers l’Ouest. Je n’avais pas parcouru une centaine de mètres que je l’entendis hurler de douleur. Je fis donc demi tour, et arrivai à temps pour découvrir un jeune gobelin près à l’embrocher pour de bon. Cicinto était blessé gravement, le sang avait déjà imbibé la couverture. Je me ruai à son secours, et parvins à mettre en fuite cette créature ignoble en quelques coups de lame.
Je ne pouvais pas laisser mon ami seul dans cet endroit, je confectionnai une sorte de traîneau que je me fixai aux épaules après l’y avoir déposer. J’étais convainque de trouver quelqu’un sur la route qui puisse nous venir en aide. Mais j’avançai trop lentement, je n’avais pas la force de tirer mon ami, je manquais cruellement de sommeil et mes forces m’abandonnaient. Au bout de plusieurs heures de marche, j’étais épuisée, et des gobelins rodaient autour de nous discrètement, attendant un signe de faiblesse de ma part pour venir nous attaquer. Je décidai de faire face, déposai mon fardeau délicatement et sorti mon épée. Ce fut comme un signal, et une demi douzaine de gobelins se rua sur moi en hurlant. Je me défendis avec la rage du désespoir, empêchant quiconque d’approcher le corps de mon ami qui gisait à mes pieds, et, un à un, je fis tomber nos ennemis, refusant de les poursuivre quand ils fuyaient, sachant pertinemment qu’ils reviendraient avec du renfort à chaque fois. Je crus combattre des heures, et mon armure avait cédé à leur coup depuis bien longtemps quand j’achevai le dernier d’entre eux. J’étais très gravement blessée, et Cicinto avait sombré dans le coma pendant le combat.
Les larmes me vinrent, et je pleurai doucement, attendant ma mort et celle de mon ami. Je priai Tunarë de me pardonner, et de prendre soin de l’âme de Cicinto. Quand le soir vint, la douleur avait paralysé mes membres meurtris, et, assise dans une mare de sang, je pensais attendre la mort. Cicinto expira dans mes bras juste avant le coucher du soleil. Je n’avais pas cessé de pleurer, et je ne sais qui de mon cœur ou de mon corps était le plus douloureux. Je demeurai immobile, incapable du moindre mouvement, incapable de la moindre décision.
Dans la nuit, une douce pluie fine tomba du ciel et me fis reprendre mes esprits. Je sorti de ma prostration, et usai de mes dernières ressources pour me soigner. Puis j'installai le corps de mon ami sur le traîneau, et repris ma route en direction du port.
Sur la route, je croisai du monde deux jours plus tard, je crois, mais n’y prêtai pas attention, et c’est une véritable procession qui entra dans le village près du port. Je ne sais qui organisa notre arrivée, on m’arracha des mains le traîneau, et l’on me soigna. On m’obligea à m’alimenter et l’on me fit dormir. Quand je m’éveillai à nouveau, j’avais l’esprit vide et douloureux. On me fit comprendre que le corps de mon ami avait été retourné aux siens, et qu’il fallait que je rentre à Kéléthin où j’étais attendue avec impatience. On me fit monter dans une charrette, et je me laissai emmener...