21 novembre 2003

[BG-1] Confessions enfantines -8-

Derrière le Zoo, je pénétrai à la suite du gnome dans une bâtisse de deux étages, semblait-il. Mais quand je passai la porte, je fus bien aise de constater qu'en fait il s'agissait d'une sorte de salle de travail, deux fois plus haute que les étages gnomes habituels, ce qui me permis enfin de me redresser. Le jeunot que j'avais vu l'autre jour était là attablé, la tête penchée sur des parchemins, de grosses lunettes barraient son front et lui faisait un air de poisson.

Maître Angus prit connaissance de la missive pendant que j'échangeais des regards de curieux avec son disciple. Ne sachant pas si je devrais attendre une réponse ou non, j'attendais qu'il me congédie.
L'élève appliqué, en apparence du moins, fit maintes grimaces et autres pitreries dans le dos de son mentor, et j'eus toutes les peines du monde à conserver mon sérieux.

Quand il leva le nez du parchemin, Angus me trouva les larmes aux yeux, me mordant les lèvres pour ne pas rire. Il en prit ombrage, évidement.
- Novice Cicinto, vous voudrez bien reconduire cette effrontée en dehors de la ville, et ensuite vous rentrerez promptement des travaux vous attendent encore pour la journée.

Le gamin se leva d'un bond, pris son bâton trop grand et me fit signe de le suivre en souriant. Je saluai le Maître gnome poliment et sorti à la suite de son élève. Je ne savais pas trop par quel bout lancer la conversation, nous cheminâmes donc silencieusement. Comme nous atteignons bientôt les portes de la ville, longeant le lac souterrain, il se retourna vers moi.
- Tu n'as rien dit. Fit-il.
- Heu.. dis quoi ? demandai-je surprise
- Tu n'as rien dit à Angus.
- Peu importe. Cicinto-qui-joue-sous-la-pluie. Répondis-je en souriant.
- Ha c'était toi alors qui j'ai vue, je n'en étais pas bien sûr. Tu sais je n'ai pas eu l'occasion de sortir depuis...
- Tu n'as pas mis le nez dehors depuis plusieurs mois ? le coupai-je incrédule.
- Et non, j'ai des études sérieuses à faire, je veux être clerc. Répondit-il. Et toi, que fais tu ?
- Pour l'instant je ne fais pas grand-chose, mais je veux un jour arpenter le monde. Affirmai-je.
Nous reprîmes la route, et une fois à la porte, je vis bien qu'il n'osait plus avancer, songeant probablement à toutes les études si sérieuses qui l'attendaient encore.
- Cicinto, veux tu être mon ami ? Demandai-je soudainement. Je te jure de ne jamais m'emporter contre toi.
Il ignorait assurément la portée de ma promesse, et fit signe oui de la tête en souriant. Ses yeux claires me fixaient à travers ses binocles démesurés.
- Je pourrai sortir dans 13 jours exactement, retrouvons nous ici. Dit-il. Tu me guideras et moi je veillerai sur toi. Mais au fait comment tu t'appelles ?
J'éclatai de rire car j'avais complètement oublié de me présenter. Je lui tendis la main pour le saluer en répondant.
- Je suis Bruine, je marche sur les chemins.
- Tu seras donc Bruine Millechemins, et moi Cicinto je te soignerai quand tu seras blessée.
Il prit ma main dans la sienne. Nous étions tous deux très émus en vérité, car nous demeurâmes ainsi longuement comme suspendu à cet instant.

Nous avions le même âge, tout juste douze ans, et nous nous liâmes donc d’une amitié sincère et indéfectible dès cette première rencontre. Nous chassions près de sa ville natale, et parfois, quand son emploi du temps nous le permettait, nous partions pour des expéditions plus longues afin d’explorer Faydwer.
Je ne m’entendais pas avec Angus, qui me reprochait d’éloigner son protégé de la voix de la raison et des études, aussi je pénétrais rarement la ville. J’attendais que Cicinto puisse s’échapper, et nous partions ainsi pour de folles équipées au hasard de notre humeur.

Un jour, nous avions décidé de jeter un œil dans le repère du Minotaure. Nous savions que cela était dangereux, mais je n’eus guère de mal à convaincre mon ami de m’y accompagner. Nous nous glissâmes donc à l’intérieur, le plus silencieusement possible, comme des enfants que nous étions, c'est-à-dire très bruyamment en fait. Le cœur battant, nous évitâmes les dieux seuls savent comment de nous faire embrocher par les gardes puis par les habitants des lieux. Nous nous installâmes, heureux mais frissonnant de peur, dans une aspérité de la grotte, afin d’espionner ce qui s’y passait. Il s’agissait d’un jeu pour nous, et nous ne pensions pas à mal. Toutefois nous savions que le Minotaure nous tuerait probablement s’il nous trouvait chez lui…
Nous étions à peine installés que nous pûmes entendre des voix s’élever du fond de la caverne, le Minotaure était en grande conversation avec un invité, et leurs éclats de voix parvenaient en échos jusqu’à nos oreilles. Piquée à vif par ma curiosité habituelle, je fis signe à Cicinto de me suivre, je voulais entendre mieux la conversation qui était très animée, et découvrir l’identité du visiteur.
Mon ami hésita quelques minutes, et finit par accepter de me suivre comme j’insistais. Nous sortîmes donc de notre cachette, et nous approchâmes à pas de loup de l’endroit d’où provenaient les voix.
Grand mal nous prit en fait, car nous avions à peine fait quelques mètres que nous parvenions à distinguer une ombre qui nous tournait le dos, et le Minotaure en personne, qui eu tôt fait de nous remarquer. Alors qu’il posait prestement la main sur son épée pour nous occire, Cicinto et moi détallâmes à toute vitesse. Mes jambes tremblaient tellement que Cicinto , malgré sa taille, parvint à rester à mon niveau dans notre fuite effrénée. Evidement nous prîmes le mauvais chemin sur le retour, et dûmes feinter nos adversaires pour nous en sortir indemne. La grotte résonnait de mille pas et tous nous cherchaient ardemment. Cicinto et moi étions terrorisés, et nous prîmes le risque de sortir, trop apeurés pour demeurer cachés à l’intérieur, au vu et au su de ceux qui nous pourchassaient, priant nos divinités respectives pour qu’ils ne nous rattrapent pas.
Alors qu’enfin nous avions trouvé la sortie, une voix résonna à nos oreilles qui sonnait la fin de mon ami. Le visiteur mystérieux du Minotaure incantait une malédiction : dès le lever du jour suivant, la première épée qui blesserait Cicinto le tuerait et le lierait pour l’éternité à son service.

Nous fûmes trop heureux de nous retrouver sains et saufs pour nous en inquiéter véritablement, et quand, bien plus tard dans la journée, nous rentrâmes à Ak’Anon, Angus avait eu vent de quelque chose, et nous attendait à l’entrée de la ville, l’air courroucé et inquiet. En fait, terrorisés, Cicinto et moi avions évité le sujet tout le reste de la journée. Et quand vinrent les questions pressantes d’Angus, je pris la fuite, sachant pertinemment que nous avions commis une grave erreur et que nous devrions tôt ou tard en payer les conséquences. Je me sentais coupable évidement, et le bâton d’Angus s’agitait bien trop près de mon nez pendant qu’il nous questionnait pour que je reste plus longtemps à sa portée.

10 novembre 2003

[BG-1] Confessions enfantines -7-

Ran Sunfire, c'est le nom de cette femme mystérieuse, et Grynn, le nom de son papillon multicolore. Elle ne m'a jamais adressé la parole. Je n'ai jamais compris ce qu'elle faisait là, et j'ai même un moment douté qu'elle fût rôdeur. Pourtant Maesyn lui vouait, et lui voue encore, une confiance aveugle. La présence de Ran n'a jamais cessé de me mettre mal à l'aise. Mon maître devait l'avoir senti, car nous nous retrouvions surtout dans la forêt.
Il me la fit arpenter dans tous les sens, et chaque mission, toujours plus dangereuse, était aussi une leçon. Maesyn n'avait que peu de temps à m'accorder cependant, et je ne cherchais pas la compagnie des autres rôdeurs. Je demeurais donc plutôt livrée à moi-même, sans m'en plaindre, car très occupée à courir ça et là selon un plan qui semblait bien désordonné pour mes yeux d'enfant.
Une vraie complicité s'installa entre mon maître et moi. Enfin c'est ce qui me sembla. Il désarmait mes sautes d'humeur d'un trait d'humour ou d'un regard moqueur ; tant et si bien que je finis par être presque polie et de bonne humeur, avec lui au moins. Je n'étais plus en colère contre rien, et la vie prit une saveur particulière.

Je fus équipée des mailles vertes des rôdeurs de pieds en cape bien avant d'avoir l'âge de tout porter vraiment, et j'en étais fière. Je n'avais peur d'affronter aucune créature, tant que j'avais eu le loisir de l'étudier avant. Maesyn me fit développer une stratégie pour chaque et les orques aguerris de Brise'Tibia ne me faisait pas plus peur. J'avais aussi appris à étendre mes sens suffisamment pour n'être jamais surprise par une rencontre, parfois même j'avais l'impression de pouvoir appréhender toute la forêt sans me déplacer. Finalement j'apprenais bien plus que j'en avais l'impression, et mes expéditions me portaient souvent au loin, je quittais régulièrement la grande forêt de Faydark pour les Montagnes de la Vapeur ou celles de Butcherblock.

Buldar ne revenait que rarement à Kéléthin, et j'avais cessé toute relation avec Fedhil et Ilarwenn. J'étais toujours seule pour mes escapades, et parfois cette solitude me pesait.
Mais un jour, alors qu'il pleuvait à torrent près d'Ak'anon, je tombai sur un gamin comme moi, qui s'amusait sous la pluie, à deux pas des portes de la ville, avec un bâton trop grand pour lui. Je le regardai faire un moment, il mimait un combat contre des centaines d'adversaires imaginaires. Au début je ne savais pas trop à quoi j'avais à faire, sa tête était recouverte d'un casque en métal épais dans lequel étaient enchâssés deux verres de lunette aussi épais que des culs de bouteille. Cela lui donnait un air étrange et je décidai de m'approcher pour lui parler.
Quand j'arrivais à sa hauteur, un autre gnome sorti de je ne sais où et nous apostropha.
- Hop hop, par ici, il est l'heure de rentrer. Novice, approchez.
Le Maître gnome me vit et me toisa avec mépris, alors que le gamin avançait rapidement dans sa direction. Ils échangèrent ensuite quelques paroles que je ne compris pas, puis pénétrèrent dans une maison un peu plus loin sans me prêter plus d'attention.
Je restai dehors, assez surprise, et un peu frustrée de n'avoir pu engager la conversation. Je retournai donc à mes occupations, et n'y pensai plus, ou presque.

Quelques mois plus tard, j'eus l'occasion de visiter la ville gnome. Pliée en deux, je dus rendre visite à plusieurs artisans. Je perdis complètement mon sens de l'orientation dans ses couloirs étroits et tous identiques, je finis même par visiter le Zoo, en plein coeur de la ville. J'espérais croiser le gamin qui m'avait fait une drôle d'impression, mais je tombai nez à nez sur son gardien. Il me regarda sans gentillesse à nouveau quand je lui demandai mon chemin.
- Vous avez un sale air, demi elfe.
- Non, j'ai l'air sale, Maître gnome, répondis-je en souriant, car je suis venue sans escale de chez mon Maître Maesyn Trueshot qui m'envoie trouver en ces lieux un certain Angus afin de lui remettre un pli.

Le gnome eut un instant l'air surpris, puis il répondit.
- Je suis Angus, le Gardien, Maître des Maîtres Clercs d'Ak'anon. Donnez moi la lettre, messagère. Et suivez moi.

Je le suivi sans mot dire, je n'avais qu'une hâte en fait : pouvoir étendre mes jambes et mon dos, et respirer l'air frais, dehors.