26 mars 2003

[BG-1] Confessions enfantines -3-

Premier lieu à visiter quand on ne connaît personne, comme j'avais remarqué que ça fonctionnait plutôt bien dans le port : une auberge. Il y a toujours à manger et à boire, il y fait moins froid l'hiver, et contre quelques services, on peut même avoir un peu d'argent.
Mon premier mouvement fut donc de me rendre à la taverne en face de la plate-forme. Mais Kéléthin est une ville étrange et il y avait un garde devant la porte ! Absolument convainque qu'il ne me laisserait pas passer, je rebroussai vivement chemin avant qu'il ne m'aperçoive, et passai un pont pour tenter ma chance plus loin.
La ville avait l'air extrêmement policée, et je ne pensais pas pouvoir faire grand-chose pour améliorer mon sort dans ses conditions. Et je ne sais pas pourquoi, mais la présence visible de la garde un peu partout me mettait très mal à l'aise. Peu tentée par la mendicité, je devais absolument trouver un coin pour la nuit, et quelqu'un qui me confierait quelques petites missions contre de la nourriture. Instinctivement, je cherchais des yeux tout indice me permettant de trouver cela, en même temps que je tentai inconsciemment de m'isoler de la foule. Il y a vraiment trop de monde par ici, et trop de bruit aussi, sans parler du danger constant de la chute ! A plusieurs reprises je fus bousculée, et je failli même tomber une fois. Evidement moi qui n'étais jamais montée plus haut que sur les quais du port, je fus prise de vertiges et dus me recroqueviller dans un petit espace pour attendre la fin de mon malaise.
Ca commençait plutôt mal. Chaque bruit dans mon dos me faisait sursauter, chaque chose me paraissait incongrue et étrange, je venais de pénétrer une autre dimension.

J'ai mis plusieurs semaines avant de me sentir moins agressée par la ville, et je restai silencieuse, n'osant adresser la parole à personne, complètement dépassée par les événements. J'étais évidement déboussolée et perdue, et j'errais au petit bonheur la chance, sans même savoir si je tournais en rond ou pas. Je n'étais pas parvenue à trouver de la nourriture tous les jours, et personne ne me donnait de travail, alors que sur le port, il suffisait de rester plantée quelque temps devant un pêcheur pour que, irrité de se sentir regarder, il finisse par m'envoyer faire une course plus loin, en échange d'une pièce ou d'un poisson. Mais à Kéléthin, personne ne voyait personne, j'étais un fantôme parmi des revenants. Et plus le temps passait plus j'en étais convainque. Je faisais d'horribles cauchemars à ce sujet, l'orque m'avait tuée en fait, et j'étais condamnée à errer pour l'éternité dans un monde hostile et hermétique.

Un jour je finis par tomber sur un ivrogne qui mendiait. Son odeur était plus forte que la mienne encore, ce qui me fit tout à coup bien honte... je ne m'étais pas lavée depuis si longtemps que je ne me souvenais plus de l'avoir jamais fait ! Il fallait que je reprenne ma vie en main, ou tout du moins ce qu'il en restait. Je m'approchai de l'ivrogne et lui demandai de me montrer la direction du plus proche point d'eau. Il eu un rire dément.
- Espèce de garce de bâtarde, tu veux que je me noie ! Où que t'as vu que je bois de l'eau ! Casse-toi de mon estrade, ici c'est moi qui est le chef et toi tu te casses que j'te dis !
L'inspiration me vint d'un coup (j'avais vraiment trop besoin d'un bain) :
- c'qu'est sûr c'est que t'es le chef de ce taudis de merde, et que tu pues encore plus fort que moi, mais moi j'te dis que si tu pues que personne te donneras de pièces, pauvre naze, passque y zauront trop peur de choper des puces. Alors bordel tu me montres où qu'il y a de l'eau et tu me jettes pas passque je suis pas d'humeur, non mais !

L'autre resta pantois, l'oeil éberlué et la lèvre pendante.
Cette altercation m'avait fait un bien fou, je retrouvais tout à coup un peu de force. En fait j'étais folle de rage après moi et après l'univers de me retrouver dans une telle situation, et ce n'est pas ce type débile qui allait me barrer la route alors que je recommençais à vivre ! Il finit par réagir, et me dit de le suivre. Il avait l'air tout à coup beaucoup moins bête, mais toujours aussi saoul. Je le suivi jusqu'à une auberge que je n'avais pas encore vue il me semble, et nous entrâmes. A l'intérieur, quelques mendiants et autres coupe-jarrets, ainsi que des femmes quasi dénudées, étaient attablés et discutaient bruyamment.

C'est comme ça que je me fis mes premiers amis. L'assemblée m'accueillit avec quelques insultes bien senties, tandis qu'il faisait les présentations. J'eus ensuite droit à un vrai repas (pas du gruau cette fois) avec de la viande et du lait, et comme je m'entêtais à vouloir de l'eau, j'eus le droit de faire la vaisselle puis de me laver ensuite. J'en profitai pour faire tremper mes vêtements usés jusqu'à la trame afin d'en faire partir l'odeur. Quand je fus de nouveau habillée de sec et de (relativement) propre, je retournai les rejoindre, et fut instantanément désignée volontaire pour accompagner un porteur de message à l'autre bout de la ville.
Je passai quelques jours à me manger copieusement pour me remplumer, sous les bons soins de mon ivrogne, qui refusait toujours, lui, de se laver, au grand damne de mes narines. Nous ne nous parlions que méchamment, les agressions verbales étaient constantes. Il ne s'agissait pas de se détester, mais de ne pas s'aimer en fait, comme je le compris plus tard. Je trouve que l'un n'empêchait pas l'autre, mais je me gardai bien de faire remarquer à mes hôtes l'affection qu'ils me portaient malgré leurs airs bourrus. Je trouvais même cela amusant et je n'eus aucun mal à m'intégrer cette fois, ayant déjà entendu pratiquer ce type de langage sur le port. Puis vint le jour où je devais payer pour les services que l'on m'avait rendu, je n'avais que peu de possibilité : voler les passants pour améliorer notre ordinaire, servir de larbin à l'un ou à l'autre de mes congénères, ou bien « passer à la casserole ». Horrifiée à l'idée de me faire manger le lendemain midi, ahurie de croire que ces gueux étaient cannibales, et absolument dénuée de tous sens de la discrétion et du vol à la tire, je choisi donc l'option larbin, sans trop savoir à quoi m'attendre.

Je devais quelques mois de services seulement, et fis mon maximum pour ne pas m'endetter davantage quand je réalisai que mon « mentor » était de la pire espèce. Je fus donc l'esclave d'un salaud fini pendant ces mois-là, mais je savais que l'ivrogne me guettait de loin et que ma vie n'était pas en danger. La nourriture était tout de même vraiment moins abondante, et les tâches ingrates la plupart du temps. Je devais porter des messages, faire le guet, et m'occuper des affaires de mon maître - lessive, repas, femme pour la nuit -, et les coups de bâtons tombaient vite et fort. Je me rebellai à plusieurs reprises quand l'injustice était trop évidente, mais je n'eus jamais gain de cause. J'apprit à retenir mes larmes et à oublier la souffrance. J'avais toutes les peines du monde à maintenir mes vêtements en état de me couvrir et de cacher mes bleus. Je changeai de garde robe enfin, quand mon service auprès de cet ahuri fut achevé. Je ne trouvais pas mon sort dramatique, car je pouvais manger, et je ne craignais pas une volée de coup ; je parvenais même à m'échapper des mes obligations à plusieurs reprises. J'étais plutôt heureuse en fait, et je garde un très bon souvenir de cette période.

Quand j'eus finis de payer ma dette, on me laissa faire ce que je voulais, je fus à nouveau livrée à moi-même, mais je ne me sentis pas abandonnée pour autant, puisque dans le groupe, certains étaient plus « méchants » envers moi que d'autres, ce qui passait agréablement le temps. Je fis ma spécialité des répliques cinglantes et des insultes inventées sur le vif. Il faut dire qu'à leur contact, mon vocabulaire s'était passablement étendu dans certains domaines. Mais je restai très prudente toutefois de peur qu'un jour l'un d'entre eux ne s'en prennent à moi autrement qu'avec des mots ou des coups, car je savais très bien déjà comment un homme ivre se vautre sur une femme et lui fait mal, pour l'avoir vu faire en plein milieu de notre quartier général à quelques reprises. Je ne risquais rien en fait, vu mon âge, mais parfois l'alcool peut rendre fou...

J'avais appris aussi à laisser libre cour à ma colère, et j'étais plutôt de mauvaise humeur la plupart du temps, puisque cela était de mise. Un jour fait pas comme un autre, mon ancien mentor vint réclamer pour que je retourne à son service. Je ne me laissai pas faire puisque j'avais gagné mon indépendance. L'altercation qui suivit termina mal, j'eus droit à une bonne raclée mais pour la première fois je répliquai, et tapai tout mon saoul sur cet imbécile. Je n'étais évidement pas de force à lutter contre lui, mais une des femmes, dont j'ai parlé plus haut, vint à mon secours, et le planta entre les omoplates. Cela eut pour effet de me calmer aussitôt alors qu'elle était toutes griffes dehors, les yeux complètements perdus dans le vague, hystérique. J'échappai à ces coups comme elle se retournait vers moi vivement. Je l'attrapai par les cheveux pour la clouer au sol, mais je m'empêtrai dans le corps de mon agresseur précédent, et tombai à la renverse, toujours accrochée à sa tignasse poisseuse. Elle suivit le mouvement sans rien pouvoir faire, et nous nous retrouvâmes pêle-mêle sur le sol, la lame de son couteau à quelques centimètres de ma joue. Elle était plus forte que moi évidement, et je tentai à peine de lutter contre sa main qui s'approchait de mon visage, tournai la tête sur le côté, ce qui fut plus que douloureux d'ailleurs, et lui plantai mes dents dans l'avant bras, là où la chaire est plus tendre en général. Je mordis le plus fort possible, et je vis son visage passer par milles couleurs. Elle se débattit et pour finir arracha son bras de ma bouche. J'avais un morceau de sa chair entre les dents et je vomis instantanément. Quand je me relevai, elle avait quitté les lieux, et tous les présents me regardaient d'un oril inhabituel. Je venais de prendre du galon.

J'avais, depuis mon arrivée, perdu toute notion de bien et de mal, et je dois avouer que la mort de mon tyran me laissa complètement indifférente, et la disparition de la femme encore plus. Une légende court aujourd'hui je crois à son sujet, car on dit qu'une folle s'est jetée depuis la plus haute des passerelles, après avoir tuer son amant et sa fille (une légende quoi).

Après cet incident, les choses changèrent en bien, car les brimades furent moins fréquentes, mais en même temps je me lassai de leur compagnie et pris de plus en plus de distance. Encore une fois, la nourriture était trop peu abondante comme je refusais de la voler, et je ne pouvais pas dormir sous le même toit qu'eux, histoire de ne pas prendre de risques supplémentaires, ce qui compliquait pas mal l'organisation de ma survie.

13 mars 2003

[BG-1] Confessions enfantines -2-

Je me suis retrouvée seule devant ces arbres gigantesques et sombres, il pleuvait. Je ne me suis pas retournée pour voir ma mère partir car j'étais comme pétrifiée : je voyais une ville pour la première fois. Et parmi les arbres je pouvais deviner l'activité des ses habitants, j'entendais des cris et des rires, un marchand ventant la qualité de ses produits... Le va et vient était constant, d'immenses passerelles chargeaient sans cesse des inconnus montant en ville, ou rejoignant la forêt. Je n'avais jamais vu autant de gens assemblés, j'étais comme saoule. Nul ne prêtait attention à moi, nul ne prêtait attention à personne d'ailleurs, tous se croisaient sans se saluer. Des milliers d'inconnus vivants au même endroit !
Les yeux écarquillés, je demeurai un certain temps sans bouger, jusqu'à ce qu'un garde m'attrape par le bras et me secoue fortement. Je me « réveillai » en sursaut et je pris peur. Me libérant prestement de son étreinte, je m'enfui en direction de la forêt. Je l'entendais m'appeler, mais la frousse au ventre, je détalai aussi vite que mes jambes flageolantes me le permettaient.

Quelle forêt ! J'étais terrorisée, chaque ombre cachait un monstre qui semblait vouloir me sauter à la gorge ! La lumière était faible à travers les branchages, et une mince couche de brume recouvrait le sol. La nuit devait tomber, et j'étais perdue... Les larmes aux yeux, et encore toute tremblante, je me blotti dans le creux d'une racine, me recouvrai de feuillage afin de me cacher mieux, et tentai d'ignorer mon estomac qui criait famine.

Je passais les trois jours suivants à grignoter des racines déterrées ça et là, je m'occupai uniquement à trouver de la nourriture et à lécher des feuilles recouvertes de rosée pour étancher ma soif. J'avais froid, j'avais faim, et j'étais perdue. N'importe qui de censé aurait évité de s'écarter de la route et de la ville, mais non, il fallait que moi je fasse exactement l'inverse ! Le quatrième jour, je fis la malheureuse connaissance d'un orque. A mains nues, les doigts bleus de froid, je me voyais mal lui tenir tête, je pris donc encore la fuite. Mais, assurément mieux nourri et mieux entraîné que moi, il eut tôt fait de me rattraper et de m'assommer. Je crus à cet instant ma fin arrivée, mais je me réveillai plus tard avec une énorme bosse sur le crâne. L'orque avait disparu, ainsi que ma paire de chausses et ma ceinture. Une main tenant mon pantalon et marchant avec précaution dans les feuilles mortes, je me dirigeai donc vers une direction choisie au hasard, et tentai de m'y tenir, l'estomac toujours affreusement vide. Je marchai ainsi des heures il me semble, en priant Mithaniel de bien vouloir me faire croiser la route de quelque voyageur qui pourrait m'indiquer mon chemin. La jeunesse se berce d'illusions, et j'avais dans la tête de retourner à ma cabane de bûcheron non loin du port. Bien plus tard, épuisée et affamée, je trouvai enfin un chemin pour marcher, et des baies pour me rassasier !
Tout occupée à m'empiffrer goulûment de tous les fruits sur lesquels se posait mon regard, je n'entendis pas arriver un groupe hétéroclite d'individus.
- Dégage petit ! Sauve-toi avant que ceux qui nous poursuivent ne s'en prennent à toi !
- quoi ?
- sauve-toi te dis-je !
Je n'eus pas bien le temps de réaliser ce qui se passait, une armée d'orques fut sur nous avant que je réagisse. S'ensuivit un combat étrange et surréaliste, tout en fuyant, les étrangers tentaient de se débarrasser de leurs poursuivants. Tous me passèrent devant sans me voir et sans m'agresser. Je me retrouvai en quelques secondes à nouveau seule au milieu de nulle part. Alors la peur refit surface, je pris conscience tout à coup des dangers que j'avais ignorés, trop occupée à craindre les monstres sortis de mon imagination ! Je me mis à courir de toutes mes forces, laissant là mon repas du jour, dans le fol espoir de rattraper les poursuivants et les poursuivis. En toute logique, ils devraient bien me mener en un lieu plus civilisé !

Je les rejoignis plus loin, après une course effrénée, les orques étaient tous morts, et quelques-uns uns d'entre eux s'occupaient des blessés pendant que d'autres fouillaient les corps. Un grand guerrier tout en armure était planté au milieu du champ de bataille. Je m'approchai doucement, inquiète.
Le grand guerrier dit quelque chose dans une langue que je ne compris pas, puis tourna les talons et s'enfonça entre les arbres. Un des hommes du groupe s'avança vers moi, la main en avant, la paume tournée vers le ciel. Je crus qu'il voulait que je lui donne quelque chose, et je fouillai dans mes poches. Il éclata de rire et me donna une petite tape sur le bras. Ces amis l'imitèrent après qu'il leur eu parlé, et comme ma peur disparaissait, je les suivi dans leur hilarité, sans que j'eus compris un traître mot de ce qu'ils se racontaient.
Quand le calme revint, les présentations avaient été faites, il me semble, et l'on me tendit à manger et à boire. Pendant que je dévorais ce trésor, ils installèrent un campement sommaire sur le lieu même, et un d'entre eux m'invita, cette fois dans une langue que je maîtrisais, à faire la route avec eux jusqu'à Kéléthin dès le lendemain. Je dormis à poings fermés cette nuit-là, tout près du feu, dans une couverture qu'on avait bien voulu me prêter.

Le lendemain nous prîmes la route après un petit déjeuner copieux, et le camp levé. Ils marchèrent d'un pas rapide, et je trottinais à leurs côtés. Ils ne m'adressèrent guère la parole que pour se moquer apparemment, mais je n'en avais cure. Deux jours plus tard, je me retrouvai face à ce monstre grouillant d'activité qu'est Kéléthin. Je me hissai avec eux sur la plate-forme le coeur battant, et pénétrai pour la première fois dans la Ville dans les Arbres.Le groupe se dispersa dès que la plate-forme se fut arrêtée, et, ré ajustant mon pantalon d'une main ferme, j'avançai à grands pas.

07 mars 2003

[BG-1] Confessions enfantines -1-

Mon père, Hector, m'appelait sa "petite pluie du matin". Mais on ne peut pas dire que je l'aie beaucoup connu. Il était peu à la maison, et je sais qu'il avait de nombreuses maîtresses de par le monde. C'était un homme sur lequel on ne pouvait pas compter, égocentrique, égoïste, arrogant. Il était parfois doux avec moi, mais la plupart du temps, je devais me contenter d'une tape (amicale, mais souvent douloureuse). Je ne me souviens pas d'avoir ressenti de la joie de le revoir quand il était à la maison. Je n'en sais guère plus sur lui, et j'ai toutes les peines du monde aujourd'hui à me souvenir de ses traits. Si j'en crois ce que j'ai découvert plus tard par hasard, cet humain venait de Port Franc. Il était marin, et avait de mauvaises fréquentations. J'ai découvert par la suite qu'il était de mèche avec des miliciens de la ville... - C'est lors d'une visite sur Faydwer qu'il a fait la connaissance de ma mère, mais je ne sais pas exactement comment ni où. Je me rappelle qu'il disait qu'il aimait bien les «petites elfes », et je sais qu'il ne s'agissait pas seulement de ma mère.

Ma mère disait que j'étais sa gamine de service. Elle, Aredhel, ne faisait pas grand-chose de la journée. Elle traînait sur le port, dans l'espoir de voir mon père débarquer. Je sais que, plus jeune, elle avait suivi une école de Druide à Kéléthin, mais qu'après ma naissance, et comme Hector ne venait pas assez souvent nous voir à son goût, elle avait décidé de s'installer non loin du port, très au sud de Kaladim, dans une cabane de bûcheron. Cette cabane, je m'en souviens bien, même si je ne suis pas capable de la retrouver aujourd'hui, parce son plafond devait être très bas, et Hector ne tenait pas debout à l'intérieur... Il avait d'ailleurs cassé le dessus de la porte pour ne plus se cogner. N'empêche que du coup ma mère et moi eûmes plutôt froid les hivers suivants. Bref, elle n'était pas très bavarde, et je me retrouvais la plupart du temps livrée à moi-même. J'ai du mal à comprendre encore pourquoi elle passait ses journées entières les yeux rivés sur le large, assise sur une caisse au bord du quai. Un barde de mes amis par la suite m'a dit que cela avait un rapport avec l'amour, la passion, mais pour moi cela reste encore une énigme, ces histoires-là sont des chansons seulement.
Nous vivions très pauvrement et je ne mangeais pas tous les jours à ma faim. A mon grand désespoir, nous étions la risée -et la honte- de tous au port. Je me souviens encore des sarcasmes que l'on crachait sur mon chemin lorsque le soir, j'allais tirer ma mère de sa torpeur sur le quai, afin qu'elle rentre avec moi et qu'elle n'y passât pas la nuit aussi. Je crois que le pire fut ce jour où elle me reprocha de ne pas assez lui ressembler, elle a dit qu'alors elle m'aimerait davantage, et que la vie serait plus douce pour elle. Que pouvais-je faire du haut de mes 4 ans ? Je ne compris pas en fait, mais aujourd'hui la rage me monte au coeur devant cet injuste reproche, cette négligence d'une mère pour sa fille unique, le dédain de ce couple pour le fruit de leurs amours. J'enrage et j'ai honte, honte de moi et surtout honte pour eux.

Pour m'occuper et tenir à l'oeil ma mère, car j'avais peur qu'elle ne décide de partir à la poursuite de Hector, je traînais sur le port aussi, mais plus discrètement, afin d'éviter les railleries. Lorsqu'il faisait trop froid pour rester dehors, je me glissais dans une auberge, et j'écoutais les conversations, sans le savoir j'épiais des nouvelles de mon père. Mais je n'entendais pas souvent parler de lui, et quand cela arrivait, je le regrettais toujours car personne ne disait du bien de lui, ni qu'il reviendrait pour s'occuper de «sa#### et de son bâtard ». Je gardais ces tristes nouvelles pour moi, et je taisais à ma mère la douleur que cela m'infligeait, je crois que j'avais pitié d'elle. C'est dans cette période que j'appris à chanter aussi faux (bien que depuis j'aie tout de même fait de nets progrès depuis). Combien de journée ai-je passé sous une table, dans les immondices, à écouter des conversations d'ivrognes ? De là vient mon aversion pour l'alcool en tout cas, et pour moi tous les hommes étaient soit ivres et répugnants, soit très loin.

Il parait que Hector est mort, mais je n'en suis pas sûre, c'est un marin ivre qui me l'a dit, j'avais 6 ans. Et ma mère continuai d'espérer follement. Deux mois plus tard, je cédai à la tentation, et pour la faire souffrir comme moi j'avais souffert, je lui crachai au visage toutes les ignominies que j'avais entendues au sujet de cet homme. Je lui ris au nez quand je lui annonçai qu'il était mort depuis plusieurs mois. Elle me gifla pour la première fois (et la dernière aussi), puis sans rien dire, elle fit mes bagages, ensuite les siens. Nous marchâmes très vite en direction de Kéléthin, quittant à jamais cette maudite cabane. Les routes étaient toujours plus courtes quand je marchai avec elle, mais jamais je n'avais couvert d'aussi longues distances aussi vite. Arrivée à Kéléthin, elle me largua devant la porte de la ville, et sans mot dire, elle me tourna le dos et parti. Elle ne m'adressa pas la parole de tout le voyage, elle tirait sans cesse sur mon bras pour que j'avance plus vite, et moi je ne comprenais pas quel drame nous entraînait toutes les deux.